Accueil > Billets > Comment faire passer le pays à côté du Très Haut débit THD ?

Comment faire passer le pays à côté du Très Haut débit THD ?

Réponse d’Opérateur Local au rapport Idate Très haut-débit

Résumé

Ceci est une réponse d’Opérateur Local à la Consultation Publique engagée par le Ministère de l’Industrie sur le rapport Idate Très haut-débit (Cf ici)

L’étude, comme le questionnaire proposé reflète essentiellement une déconnexion profonde entre le devenir du très haut débit et ce qui fait contexte de réussite d’une société.

Commentaire

1- Le modèle proposé occulte
la dimension du développement local.

Il s’appuie sur une logique intégratrice des opérateurs, avec quelques opérateurs nationaux qui interviennent sur toute la chaîne de valeur, tant pour les infrastructures (des réseaux de collecte au raccordement des abonnés) que pour les services. Le modèle repose donc sur une logique d’oligopole, qui ne fournit pas les conditions d’un marché concurrentiel. Dès lors, il n’est pas très logique de proposer de mettre en place un marché concurrentiel du très haut-débit puisque les conditions d’une réelle concurrence ne seront pas réunies.

Cette entrée par le développement local n’étant pas utilisée, cela revient à niveler le raisonnement et à occulter une part des réalités de terrain.
Nos territoires ne sont pas composés que de grandes entreprises filiales ou non de grands groupes. Il y a fortement un tissu ramifié de PME, de TPE, de Professions libérales, d’Artisans et de Commerçants, dont le rapport Idate semble considérer qu’ils sont quantité négligeable et peuvent souscrire sans difficulté aux offres et services de type grand-public, ou aux offres disponibles dans les zones économiques ! Comment aussi oublier que les collectivités locales, sur des territoires à redessiner, avec des systèmes de gouvernance renouvelée, devront contribuer au développement du pays dans une économie mondialisée.

L’analyse des besoins des professionnels , tout en évoquant les questions de qualité de la connexion (question de "latence, sécurisation"), se borne à voir ses besoins au travers "d’un nombre de postes connectés, ou via l’existence d’applications spécifiques gourmandes en bande passante".

L’analyse de clientèle aurait du être affinée, en mettant en évidence la création de richesse, le développement induit par tous ces utilisateurs. L’étude a une approche en dépense (coût de déploiement d’un réseau). Elle doit être complétée par une approche en bénéfice (combien rapporte le très haut-débit) et en incidence par effet de levier sur le développement des territoires et la pérennité des entreprises, ainsi que la redistribution locale des richesses.

De ce point de vue il n’est pas bon que le questionnaire dissocie une définition du haut débit dont tout un chacun ira probablement à évoquer des "chiffres" (plus ou moins près du 20 Mbps) alors que pour un professionnel c’est le rapport coût/ avantage qui va compter et en particulier la qualité de service. Qualité de service, talon d’Achille des gros opérateurs et atout pour les opérateurs de proximité.

Le couplage du très haut-débit et du développement local des territoires n’est en rien mécanique. Or ce rapport donne à penser le contraire en axant le propos sur la technique et les tuyaux sans faire référence à des scénarios de développement qui pourraient en résulter au plus près des territoires. La non-mention de l’interaction entre développement local et Gix locaux (www.localgix.org) est aussi fort révélatrice du mode de raisonnement. Les experts sans se cantonner au modèle économique auraient dû aussi aborder la question des mécanismes sociaux qui font ou défont les facteurs de développement, la réussite des territoires, la pérennité des entreprises lors d’une confrontation à une mutation culturelle, managériale et technologique profonde.

2- Sur la question des services et des usages, le raisonnement de l’Idate est ambigu

... en cantonnant la justification du très haut débit à l’existence supposée ou présupposée de semblables services et usages. Éternelle question de la poule et de l’oeuf, alors même que notre société numérique, en réseau, est typique d’un horizon instable, inconnu vers lequel il faut au contraire libérer avec vigueur les énergies innovantes et non réduire la décision au vue de certitudes ou d’options palpables.
Cet exiguïté du raisonnement conduit les auteurs du rapport à chercher régulièrement le fil directeur d’une impossible solution technique et économique à une question mal posée, puisque sous-entendant "toutes choses égales par ailleurs". Pouvaient-ils faire autrement dans un contexte flagrant de manque de volonté industrielle et politique en la matière que l’on tente de masquer par du discours d’autosatisfaction dont l’union européenne vient de rappeler, à juste titre, les limites.

L’importance du THD pour les particuliers est occultée : leurs usages se limiteraient à la télévision et au match de foot. C’est ne pas reconnaître l’importance de nombreux réseaux déjà en place, le développement des pratiques collaboratives et des communautés. C’est aussi oublier les liens sociaux qui peuvent se maintenir et se développer par le THD. L’opérateur local doit pouvoir y contribuer pas sa connaissance des contextes et des enjeux locaux dans nombre de sphères sociales.

Des phrases titres comme "Maturité des solutions techniques d’offres de THD mais des investissements qui doivent être justifiés par la perspective d’une demande et des services propres au très haut débit" révèlent parfaitement le point d’entrée du raisonnement soumettant l’offre à la demande.

C’est comme si l’on disait aux acteurs locaux économiques évoqués ci-dessus. Vous avez le choix de déposer le bilan de deux façons :

  • endettez-vous en imaginant, expérimentant, pour votre plaisir des services et usages pour du très haut-débit et alors l’offre des opérateurs arrivera... si vous êtes assez nombreux !
  • surtout ne bougez plus vis à vis de vos clients, laissez passer les marchés en attendant le bon vouloir des opérateurs en très haut débit !

C’est une politique de gribouille, à courte vue, dans un raisonnement enfermé dans les dimensions de la technique et de l’économique du seul point de vue des gros opérateurs. On veut nous faire poursuivre, en calmant nos inquiétudes, la logique du modèle rassurant du haut débit dans les zones simplement rentables.

Un tel raisonnement promu par l’Idate devrait, s’il est validé par le politique, largement renforcer et amplifier la fracture et les discriminations entre et au sein des territoires comme des entreprises.

Cela n’est pas loin des raisonnements des acteurs du monde routier qui développent leur réseau en se fondant sur des modèles de demandes toutes choses égales par ailleurs. Contournement après contournement ne produisent qu’engorgement après engorgement. Les villes en deviennent des coeurs de vastes ronds-point générant des externalités négatives sur l’environnement, la santé, les conditions de mobilité de banlieue à banlieue. Tout cela parce que l’on occulte plus ou moins volontairement les exigences de choix stratégiques en matière de développement local des territoires et de ce qui peut assurer la pérennité des entreprises.

Heureusement que dans leur métier, nombre de chefs d’entreprises savent oser des paris raisonnés sur l’avenir.

En la matière le gros avantage d’un opérateur local est qu’il connaît bien la plupart des acteurs publics, privés et civils de son territoire d’action. A ce titre il peut ajuster, personnaliser les offres, accompagner l’innovation, aider aux évolutions mentales qu’imposent le très haut-débit, situer sa dynamique sur des territoires numériques et des aires de marché en mouvement.

Le raisonnement de l’Idate, sous-entend par exemple le non besoin des entreprises en très haut débit du fait d’efforts déjà réalisés sur les zones économiques ou quartiers d’affaires. C’est considérer comme acquis que la société numérique n’interrogera nullement les modes de production et de management des organisations et donc nier son influence sur la question de la re-localisation des activités dans des coeurs de villes ou dans des coeurs de bourgades en milieu rural et pourquoi pas une re-localisation diffuse des activités sur le territoire.
Ce simple exemple montre que l’étude Idate, à raisonnement unique, n’intègre aucune dimension en termes d’alternatives de développement des territoires auxquels pourraient répondre des alternatives de déploiement technique du très haut débit !

3- Sur le plan juridique, comme tous les opérateurs, les opérateurs locaux peuvent contribuer au développement de micros réseaux locaux.

De ce point de vue, la question est certes de réinvestir la question de la minimisation du poids du génie civil mais elle est d’abord de faire appliquer le décret 97-683 30 mai 1997 (Décret relatif aux droits de passage sur le domaine public routier et aux servitudes prévus par les articles L. 47 et L. 48 du code des postes et télécommunications NOR : MIPP9700101D). La mutualisation n’en serait que plus aisée.
Pour se développer au plus près des acteurs économiques et publics, les opérateurs locaux ont besoin de sécurité juridique et donc d’une application claire des textes. L’ARCEP comme la DGCCRF doivent y contribuer.

4- Sur la question des évolutions susceptibles d’accroître la demande en très haut débit ... et des freins à l’adoption des nouveaux usages.

La réponse pourrait se réduire à une boutade : pourquoi se fatiguer puisque tout le monde a l’air content. Le discours lénifiant sur la réussite de la France en matière d’Adsl, trouve son pendant dans la non-motivation des milieux économiques à s’engager vigoureusement pour booster les services et usages du très haut-débit.
De ce point de vue il est essentiel qu’au delà de cette étude, le politique agisse enfin pour mobiliser, avec autorité et détermination, les services publics, les chambres consulaires et autres réseaux de proximité des acteurs économiques pour véhiculer d’autres enjeux que l’information et la formation sur les Ntic !! Comme si ce terme avait encore un sens.

En maintenant le couvercle de la marmite de l’auto-satisfaction et des effets d’annonce, en parlant de modèle et non d’alternatives, en évoquant les hypothèses de développement au travers des seules questions de "rythme ou de taux de pénétration", en refusant de libérer les énergies du raisonnement , cette étude de l’Idate porte en elle les germes d’une attitude attentiste ; là où il faudrait réactivité, engagement et accélération.

Il y a enfin dans ce rapport un brin de posture qui pourrait se résumer dans la citation.

Contenter le peuple et ménager les grands, voilà la maxime de ceux qui savent gouverner - Nicolas Machiavel

L’étude de l’Idate, ne peut ainsi s’intituler
Etude sur le développement du très haut-débit en France.

C’est une simple étude d’ordre technique présupposant la permanence du "toute chose égale par ailleurs" et occultant la diversité de conditions, de réactivité, de marchés de nos entreprises.

Pour élargir le champ de la réflexion, nous livrons au lecteur la citation suivante :

Ne réussissent que ceux à l’heure...

L’avenir n’appartient à personne.
Il n’y a pas de précurseurs,
il n’existe que des retardataires.
Jean Cocteau

Source : http://www.operateur-local.com/