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Roméo Langlois Prix Albert-Londres 2013 : Jungle Blues

samedi 11 mai 2013, par Le blog d’AdmiNet

Roméo Langlois Prix Albert-Londres 2013 : Jungle Blues

Roméo Langlois a été capturé en avril 2012 par des guérilleros des Farc alors qu’il réalisait qui le reportage primé Prix Albert-Londres 2013.

Le 28 avril 2012, embarqué dans un hélicoptère par des militaires colombiens, Roméo Langlois s’apprête à filmer une opération de démantèlement de laboratoires artisanaux de pâte de coca, quand le commando tombe dans une embuscade des Farc. « Bien sûr qu’on va vous relâcher, lance le guérillero en pansant ma blessure, et sur laquelle fond déjà une nuée de moucherons. — Mais quand ? — Impossible de le dire. Peut-être dans une semaine, un mois, un an… » Quand il reçoit son « kit d’otage » (brosse à dent, sac à dos, bottes en caoutchouc…), le journaliste français Roméo Langlois perd l’espoir d’une libération immédiate. Durant le combat qu’il a filmé, entre un commando antidrogue et des membres des Farc, plusieurs soldats sont morts. Lui-même gravement blessé au bras par un tir de AK 47, il a été capturé par les guérilleros. Déclarations incendiaires des dirigeants colombiens, mensonges des militaires, campagne présidentielle en France… En quelques jours, l’affaire se politise dangereusement. L’épreuve risque de durer. Après avoir couvert pendant dix ans le drame des otages, le journaliste est passé de l’autre côté du rideau d’arbres.

Finalement, il ne restera que 33 jours aux mains des Farc. Un mois de marches dans la jungle, de cabanes paysannes en campements clandestins, harcelé par les moustiques, l’oreille collée à une radio bon marché.

Dans ce récit, Langlois revient sur cette « petite éternité » traversée au cœur de la Colombie invisible : un immense maquis constellé de champs de coca, survolé nuit et jour par les avions et hélicoptères militaires, dont les pistes boueuses et les villages n’apparaissent pas sur les cartes. Qui sont les Farc ? Pourquoi, plus de vingt ans après la fin de la guerre froide, de jeunes paysans colombiens prennent-ils les armes au nom de l’idéologie communiste ? Comment ces hommes et ces femmes tapis dans la jungle ont-ils pu résister à la vaste campagne militaire menée par Bogotá et les États-Unis ? Une paix est-elle possible, dans ce pays ravagé par la corruption et l’économie de la drogue ?

L’auteur alterne le récit de sa détention, succession de situations critiques et d’échanges parfois cocasses avec ses geôliers, avec des réflexions sur le journalisme de guerre et une analyse du conflit fratricide qui, depuis 50 ans, déchire la Colombie.

Extrait
Mercredi 9 mai 2012. Douze jours que je suis prisonnier des FARC et, déjà, je suis excédé. Marre d’alimenter les moustiques. Marre de parler politique avec des guérilleros incultes. Marre de penser, chaque fois qu’un hélicoptère vrombit à l’horizon, qu’il va peut-être lâcher un commando spécial chargé de me libérer. Les FARC l’ont souvent démontré : ils préfèrent fusiller leurs otages plutôt que de les perdre.
Ce matin, je prends le café au soleil, sur un tabouret militaire pliable que même un fakir trouverait incommode. Luis astique sa kalachnikov en m’observant d’un air niais. Il me jette un regard entendu : « Alors, on est pas bien ici ? Du bon café, de la bonne nourriture, de l’air pur... Que demander de plus ? » Je scrute, interloqué, son visage simple et rond. Sans y déceler la moindre expression d’ironie. Non, ce n’est pas un sarcasme. Le jeune guérillero le pense sincèrement : on n’est pas si mal chez les FARC. En tout cas, lui est ravi : il mange trois fois par jour - c’est toujours mieux qu’à la ferme parentale. Luis est aussi logé et blanchi par l’organisation. Et même soigné au besoin. Il s’est fait quelques amis. On lui a donné, surtout, une cause à défendre. Une bonne raison de mourir. Ça compte, pour un gosse de dix-neuf ans. La bouffe et la révolution : dans les campagnes colombiennes en crise, rien de tel pour enrôler les gamins. « Si, Luis, je lui réponds en éclatant de rire. Tu as raison. On est vraiment bien ici... »
Soucieux de drainer le plus large public possible, les FARC ont sacrifié six vaches. Effluves de grillades et ballades sirupeuses montent dans l’air brûlant au-dessus des toits de zinc. Baffles gueulantes, bouffe à gogo, soleil moqueur : le décor est parfait, l’événement prometteur. « Il y aura même la presse, m’avertit Antonio, un zélé chef d’escuadra qui fut mon premier geôlier. Aujourd’hui, la guérilla des FARC va démontrer à la Colombie et au monde qu’elle est encore puissante », proclame-t-il gravement, conscient d’écrire enfin, après tant d’étripages, du fond de sa savane, une page de l’histoire.
On me tient à l’abri des regards, sur une piste poussiéreuse à un jet d’obus du village. En bon otage, j’attends. La fin de l’épreuve approche, mais je ne suis plus pressé. Aucune envie, avant de retrouver les miens, d’être exhibé et filmé tel un primate dans un village indien assailli de touristes. Je voudrais fondre dans la terre rouge, m’évaporer dans l’air moite, rejoindre l’esprit des arbres... On s’évade comme on peut, lorsqu’on est prisonnier.
Tandis que je rêvasse, les FARC prennent leur temps. Voilà au moins trois heures que je cuis docilement sous un astre au zénith, observant, incrédule et honteux, les préparatifs du spectacle qui s’organise à mes dépens. « Espère espere espere ya casi... » Quiconque a vécu en pays latino sait bien le désespoir qu’éveille cette rengaine. Les portes du village, et de ma liberté, sont à moins d’un kilomètre. Mais, pour un effet maximum, la guérilla fait durer le plaisir. Pour la millième fois en un mois, on m’invite à « être encore un peu patient ». La délégation humanitaire qui vient me chercher serait en retard. Un mensonge, apprendrai-je bientôt. En réalité, le CICR, le Comité international de la Croix-Rouge est déjà arrivé sur zone. Et ses délégués commencent eux aussi à trouver le temps long. Mais pour lever le rideau, les FARC attendent que le hameau soit plein. Depuis mon bord de piste, j’imagine les gueux trépignant dans le bled sous l’effet de la bière tiède, s’empiffrant à l’oeil, comme tous les pauvres du monde, en vue des mauvais jours. San Isidro n’attend plus que moi et ma mauvaise humeur.

Broché : 297 pages

Editeur : Don Quichotte éditions (14 février 2013)


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